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Dialogue, identité et vocation prophétique.

19 août 2026 | David Milard,  pasteur, Président de l’Union franco-belge des Églises adventistes et Secrétaire général de l’AIDLR, Revue adventiste, BIA

Vingt ans après avoir officiellement rejoint la Fédération protestante de France, alors que le paysage protestant français connaît des mutations profondes portées par la montée des mouvements évangéliques, l’adhésion de l’Union des Fédérations adventistes de France interroge encore en interne autant qu’elle inspire en externe. Entre enracinement identitaire et ouverture fraternelle, retour sur un engagement qui n’a rien perdu de sa pertinence, ni de ses tensions.

Le 11 mars 2006, l’Union des Fédérations adventistes de France (UFA) entrait officiellement à la Fédération protestante de France (FPF). Deux décennies plus tard, la question n’est donc pas seulement de savoir ce que cette adhésion a changé dans notre visibilité institutionnelle. La vraie question est plus profonde : qu’avons-nous appris, comme adventistes, sur notre manière d’habiter l’espace protestant français sans renoncer à notre conscience, à notre espérance et à notre vocation prophétique ? En célébrant les deux décennies d’adhésion de l’UFA à la FPF nous ne fêtons pas simplement un anniversaire administratif. Nous célébrons une posture : celle d’une église qui ose le face-à-face.

Des origines marquées par le dialogue

L’Église adventiste du septième jour a toujours entretenu un rapport singulier avec les autres mouvements chrétiens : oscillant entre le dialogue et la distance, entre la main tendue et la prudence identitaire. Notre histoire porte la mémoire de blessures réelles. Les débuts du mouvement adventiste se sont déroulés dans un climat où plusieurs de nos pionniers ont connu le rejet, la suspicion, parfois l’exclusion. Cette mémoire n’est pas un détail. Elle a façonné chez nous une prudence instinctive, parfois salutaire, parfois excessive. Elle explique en partie pourquoi, dès que l’on parle de dialogue, certains entendent dilution ; dès que l’on parle de coopération, certains redoutent la compromission.

Pourtant, le mouvement adventiste est né d’un brassage. D’une conviction commune que l’histoire humaine n’est pas close sur elle-même, Jésus revient, et cette espérance oblige à relire l’Écriture avec sérieux et à vivre avec urgence. Des femmes et des hommes issus de milieux ecclésiaux très divers se réunirent autour d’une cause commune : proclamer le prochain retour de Jésus-Christ. Des méthodistes, des baptistes, des presbytériens, des congrégationalistes, tous rassemblés par une espérance partagée.

Cette diversité d’origines est restée inscrite dans l’ADN adventiste. La doctrine du sabbat, par exemple, fut introduite dans le mouvement millérite par l’intermédiaire de baptistes sabbatistes, dont Rachel Oakes Preston. L’ecclésiologie adventiste elle-même emprunte au modèle presbytérien. Autrement dit, les racines mêmes de l’adventisme portent déjà une forme de dialogue interconfessionnel, non pas fondé sur l’effacement des différences, mais sur une recherche partagée de vérité et sur la centralité du Christ.

Pourquoi dialoguer ensemble ?

Dès lors, pourquoi dialoguer ? Pour être mieux vus ? Pour être mieux acceptés ? Pour rassurer les pouvoirs publics ? Ces raisons existent parfois, et il serait naïf de l’ignorer. Dans un pays comme la France, où la lisibilité religieuse se construit aussi dans le rapport aux institutions, appartenir à un cadre fédératif offre une représentation, une reconnaissance, un accès à des espaces de réflexion et de parole. Et l’Histoire nous apprend qu’il peut exister bien d’autres raisons de dialoguer ensemble : la recherche d’une meilleure lisibilité des efforts d’évangélisation, ou encore le souci de minimiser les guerres internes entre chrétiens qui rendent le message du Christ irrecevable pour celles et ceux qui le découvrent pour la première fois.

Nous croyons que la vérité n’a rien à craindre de la rencontre, à condition que cette rencontre ne remplace pas la fidélité. Le dialogue, lorsqu’il est honnête, ne sert pas à effacer les convictions. Il sert à mieux comprendre, à mieux dire, parfois à mieux écouter. Il peut même nous obliger à purifier nos caricatures. Trop souvent, les communautés chrétiennes vivent les unes à côté des autres à partir d’images simplifiées, d’héritages polémiques, de soupçons jamais vérifiés. Or un christianisme qui ne sait parler des autres qu’en les réduisant trahit quelque chose de l’Évangile qu’il prétend défendre.

Mais la raison qui nous semble la plus la plus évangélique de toutes, est éthique. Jésus, dans Matthieu 25.31-46, ne présente pas le jugement dernier comme un examen de sophistication doctrinale. Il met en lumière autre chose : avez-vous nourri, vêtu, visité, accueilli ? Non pas parce que la doctrine serait secondaire, mais parce que la doctrine véritable produit un fruit visible. Jacques dira, dans le même esprit, que la religion pure consiste à prendre soin des plus vulnérables et à refuser une foi purement déclarative (Jacques 1.27). La vraie théologie ne se contente pas d’avoir raison : elle rend capable d’aimer. Voilà pourquoi le dialogue entre chrétiens atteint sa vérité la plus haute lorsqu’il débouche sur une responsabilité partagée envers autrui, envers les pauvres, les malades, les personnes seules, les prisonniers, les blessés de la vie.

Une démarche enracinée dans notre tradition

Cette position est d’ailleurs beaucoup plus adventiste qu’on ne le pense parfois. Dès 1926, bien avant que l’œcuménisme ne soit en vogue, le Comité exécutif de la Conférence générale adopta une déclaration désormais intégrée au Règlement de la Conférence générale (Working Policy O 75[1]). Initialement centrée sur les relations avec d’autres sociétés missionnaires, elle fut élargie aux organisations religieuses en général. Elle affirme que les adventistes « reconnaissent dans toute institution qui élève le Christ devant les hommes une part du plan divin pour l’évangélisation du monde » et qu’ils « tiennent en haute estime les chrétiens d’autres communions engagés à gagner des âmes au Christ[2] ».

Ellen G. White, dans ses écrits, encourageait explicitement nos pasteurs au dialogue : « Nos pasteurs devraient chercher à se rapprocher des pasteurs d’autres confessions. Priez pour et avec ces hommes, pour lesquels Christ intercède. Ils ont une responsabilité solennelle. En tant que messagers du Christ, nous devrions manifester un intérêt profond et sincère pour ces bergers du troupeau » (Testimonies, vol. 6, p. 78). L’approche adventiste se veut donc celle de « coopérateurs consciencieux[3] » : coopérer dans la mesure où l’authentique Évangile est proclamé et où les besoins humains criants sont satisfaits, tout en refusant les alliances compromettantes qui dilueraient notre témoignage distinct. La démarche n’est pas celle d’un relativisme spirituel. Elle est celle d’une fraternité habitée par la conviction que Dieu travaille plus largement que nos frontières ecclésiales, sans pour autant abolir les responsabilités particulières qu’il confie à chacun. 

Vingt ans : un bilan lucide

Il serait un euphémisme que de dire que cette présence a créé des crispations. Beaucoup encore aujourd’hui, au sein de nos églises, ne comprennent pas cette démarche. Les questions sont légitimes, et le dialogue interne à ce sujet n’a pas toujours été aussi apaisé qu’il aurait dû l’être. Cependant et en dépit de ce débat interne, notre participation aux différentes commissions de réflexion et de propositions est appréciée. L’approche équilibrante des adventistes, entre protestants traditionnels et mouvements évangéliques, constitue une source d’apaisement, un pont et un espace de dialogues facilités.

En d’autres termes, oui, l’Église adventiste assume pleinement son rôle et sa place au sein de cette fédération hétéroclite. Dans un contexte français difficile, elle y apporte une voix qu’elle puise dans son expérience interne de dialogue entre cultures et tendances théologiques parfois très éloignées. Car l’Église adventiste, rappelons-le, est elle-même une Église plurielle : multiculturelle, multiethnique, traversée par des sensibilités théologiques variées. Cette expérience du vivre-ensemble dans la diversité constitue précisément ce que nous apportons de plus précieux à la table fédérative. Mais elle reste forte de son identité, celle d’une Église proclamant le prochain retour du Christ.

Un protestantisme en mutation profonde

Cette réflexion s’inscrit dans un moment particulièrement chargé. La FPF traverse des évolutions profondes, liées à l’émergence rapide des mouvements évangéliques en France. L’enquête Ifop[4] de 2025, commandée par la FPF, révèle que la sensibilité évangélique représente désormais 33 % des protestants, contre 22 % en 2010, tandis que la sensibilité réformée est passée de 37 % à 25 %. Le pasteur Christian Krieger, président de la FPF, a acté cette mutation lors de l’assemblée générale de janvier 2026, en présentant un projet de gouvernance paritaire entre luthéro-réformés et évangéliques[5]. Dans ce paysage en recomposition, comment l’Église adventiste va-t-elle continuer à se positionner ? Notre positionnement historique, ni tout à fait luthéro-réformé, ni tout à fait évangélique au sens courant, nous confère paradoxalement un rôle de médiateur que nous ne devons pas sous-estimer.

La manière adventiste

Il est vrai que, comme pour beaucoup de choses, nous le faisons à la manière adventiste, c’est-à-dire d’une manière marquée par une compréhension pas toujours largement partagée. Mais nous démontrons aussi qu’il n’est point toujours nécessaire d’être commun pour être pertinent et efficace. Nous avons encore du chemin à parcourir, particulièrement au sein de nos églises, pour saisir cette opportunité de porter notre voix prophétique d’une manière constructive, respectueuse des dialogues et des identités autres. C’est une méthode certes moins excitante que celle des polémiques et des combats de chapelle, mais cette méthode, nous le croyons, est plus fidèle au cœur du Christ. Lui qui a dialogué avec les Grecs (Jean 12.20-22), les Romains, les Juifs de toutes orientations. Lui qui nous met en garde que ce n’est pas la seule profession de la bouche qui sauve, mais ceux-là seuls qui font la volonté du Père (Matthieu 7.21).

Dialoguer avec les chrétiens de la FPF doit dépasser le cadre de ce que nous pouvons y tirer pour notre réputation et notre visibilité. Ce dialogue devrait devenir une opportunité de croissance et de fraternité, un espace où nous apprenons autant que nous enseignons, où nous recevons autant que nous donnons. Car le dialogue véritable n’est jamais à sens unique : il suppose l’humilité de reconnaître que l’Esprit de Dieu souffle aussi au-delà des frontières de nos propres communautés.

Ne pas oublier nos outils propres

Pour autant, il faut refuser une naïveté dangereuse. Dialoguer ne signifie pas déléguer notre conscience. Appartenir à un espace protestant commun ne doit jamais nous conduire à externaliser notre responsabilité de parole, de témoignage et de vigilance. N’oublions pas que l’Église adventiste possède également des outils internes de dialogue et de construction de ponts. Le département de la liberté religieuse et des affaires publiques, ainsi que l’AIDLR, existent justement pour doter l’Église d’une capacité autonome de défense, de plaidoyer et de présence dans la société. Cette autonomie n’est pas une marque de méfiance. Elle est une exigence de fidélité. Les alliances humaines évoluent. Les équilibres institutionnels se déplacent. Les sensibilités majoritaires changent. Mais une Église qui croit avoir reçu une mission prophétique ne peut pas dépendre entièrement de cadres extérieurs pour faire entendre sa voix.

Une voix fidèle dans un monde pluriel

Vingt ans après, l’Église adventiste peut regarder ce chemin parcouru avec un réalisme serein. Des défis subsistent, en interne comme en externe. Mais l’appel demeure le même, celui d’un Christ qui dialoguait sans compromission, qui aimait sans condition, qui proclamait sans ambiguïté. Notre présence au sein de la FPF n’est ni une capitulation identitaire, ni une stratégie de communication. Elle est l’expression d’une conviction : celle que nous pouvons être fidèles à notre vocation prophétique tout en étant des artisans de paix et de fraternité. Et peut-être est-ce là, pour les années à venir, notre plus grand défi. Non pas seulement continuer d’être membres d’une fédération, mais devenir, au sein même de cette fédération et au-delà d’elle, des artisans de vérité, de fraternité et de liberté. Des adventistes, pleinement. Des protestants, clairement. Des serviteurs du Christ, avant tout. Que le Seigneur nous donne la sagesse de distinguer l’essentiel de l’accessoire, et le courage de tenir ferme là où Sa Parole nous appelle à demeurer.

 [1] Conférence générale des adventistes du septième jour, Working Policy O 75, « Relationships With Other Christian Churches and Religious Organizations », gc.adventist.org.
[2] Conférence générale, document « Ecumenical Movement », gc.adventist.org.
[3] Ellen G. White, Testimonies for the Church, vol. 6, p. 78, Pacific Press, 1901.
[4] Enquête Ifop pour la FPF, « Les protestants en France métropolitaine. Pratiques, croyances et orientations », janvier 2025.
[5] FPF, Assemblée générale du 30 janvier 2026, projet de nouveaux statuts ; cf. Regards protestants, « La FPF renforce la place des évangéliques dans sa gouvernance », février 2026.

Article paru dans la Revue Adventiste de avril 2026 (page 13).

 

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Philippe Leduc

Rédacteur en chef et éditeur

Author Pôle communications

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